Les sœurs de Solitude. Les femmes esclaves aux Antilles françaises

Arlette Gautier 1
1 CRBC Brest - Centre de recherche bretonne et celtique
UBO - Université de Brest, IBSHS - Institut Brestois des Sciences de l'Homme et de la Société
Résumé : Spécialiste reconnue dans son domaine, Arlette Gautier laboure depuis longtemps un champ passionnant, celui d'une démographie historique profondément renouvelée au cours de ces dernières décennies, toujours fondée sur de minutieuses analyses statistiques nécessitant d'imposants dépouillements, mais ayant su s'ouvrir à l'histoire culturelle, à celle des attitudes et des mentalités, voire à la psychologie. En 1985, alors que paraissait la première édition de ce livre, j'avais été impressionné à la lecture de l'un de ses articles, consacré à l'évolution des politiques démographiques dans les sociétés esclavagistes antillaises, et frappé par la réunion assez remarquable (car finalement pas si fréquente que cela dans le monde de la recherche) de multiples qualités, évidemment complémentaires mais souvent perçues comme opposées. A savoir un travail de fond, reposant sur une énorme documentation, mais parfaitement maîtrisé et mis au service de larges et véritables problématiques. Avec ce souci de la langue, de l'économie des mots, de bien dire les choses en sachant mettre l'accent là où il faut, ni plus, ni moins, sans effets de manche ni artifices de langage, et cette capacité à mettre en perspective de grandes idées, à prendre son lecteur par la main pour lui donner à voir de vastes horizons. Exactement comme dans ce bel ouvrage, publié pour la première fois il y a plus d'un quart de siècle. La thématique retenue, celle de la condition des femmes esclaves dans les Antilles françaises, n'était pas neutre. Nous étions alors en plein dans ce que l'on appela ensuite les " gender years ". L'histoire des femmes, et plus généralement celle du genre, étaient particulièrement en vogue. Il devait en résulter un renouvellement important de nos connaissances et l'émergence de champs de recherche aujourd'hui tout à fait autonomes. Le cadre géographique est celui de l'ensemble des Antilles françaises, sur la longue durée, englobant ainsi toute la période de l'esclavage. Arlette Gautier sait fort bien marier évaluations statistiques (globales, ou partielles) et études de cas, évitant ainsi l'écueil de nombre de travaux un peu " impressionnistes " car fondés sur des séries d'exemples dont on n'est pas vraiment capable de mesurer le degré de représentativité ou, au contraire, de singularité. La première partie est exemplaire. L'auteur(e) y croise ce que l'on sait des conditions de vie des femmes du milieu du XVIIe siècle, aussi bien en Europe que dans les Caraïbes et en Afrique. Elle s'attache également à rappeler comment on se représentait alors ces réalités, nous donnant ainsi à voir, concrètement, comment des sociétés originales (" masculines ", écrit-elle) sont nées, aux Antilles, fruits de ces diverses influences et représentations. Dans une seconde partie, elle aborde des domaines devenus aujourd'hui plus classiques, ayant trait au mariage, à la maternité et à l'entreprise de " moralisation " visant les femmes esclaves et leurs familles. Mais rien de cela n'a vraiment vieilli. Les politiques démographiques qu'Arlette Gautier connaît sur le bout des doigts sont ici finement détaillées, quitte à écorner au passage quelques clichés, comme ceux relatifs à l'existence de " haras humains ". On voit comment les mentalités évoluent, comment le mariage et la famille deviennent, pour les observateurs de l'époque " l'âme de la population ", avant de devenir plus tard, sous la plume de certains abolitionnistes métropolitains (seul secteur échappant ici à l'analyse, centrée sur les Antilles) l'âme de la " régénération " d'une population souillée par l'esclavage. De tout cela résulte une certitude : " l'histoire des femmes esclaves n'est pas une simple annexe à celle de l'esclavage ". Elle figure, au contraire, " au coeur même des conditions " de sa " reproduction ". Intitulée " Des outils et des armes ", une dernière partie est l'occasion de rappeler que, peut-être moins visible que celui des hommes, le rôle des femmes fut tout aussi important en matière de résistance. Car au-delà de ces formes d'opposition souvent encore dites " actives " (fuite, ou encore révolte armée), c'est aussi, plus pacifiquement, plus quotidiennement et parfois plus sûrement, que l'esclave (homme ou femme) tentait de résister au processus de déshumanisation intrinsèquement lié à l'esclavage. Le thème est propice aux analyses manichéennes, faisant de l'esclave soit un être docile soit un résistant de chaque instant. Echappant à ce piège, Arlette Gautier établit une juste synthèse, montrant que l'on s'oppose au maître, mais aussi que l'on tente de l'utiliser, et, finalement, de s'accommoder d'une situation dont l'esclave ne peut malheureusement guère, le plus souvent, espérer sortir. Refusant de s'enfermer dans la seule dialectique du maître blanc et de l'esclave homme, l'auteur(e) souhaite restituer l'ensemble des données ayant pesé sur l'histoire de la condition féminine dans les Antilles françaises esclavagistes. Des femmes pouvaient " être razziées comme de simples objets ", écrit-elle ainsi, avant d'ajouter que le fait d'être possédé " par un maître ou par des marrons n'était guère différent en soi ", l'autonomie de la femme " étant alors également " déniée ". Preuve s'il en fallait que la femme esclave - aux Antilles ou ailleurs - l'est plus ou moins doublement, car dépendante tout à la fois de l'homme et du maître. En éclairant la manière dont se forgea la condition de la femme aux Antilles à l'ère esclavagiste, sous l'influence (ici étudiée de manière interactive) des maîtres blancs, des esclaves hommes, des marrons, des libres de couleur et des femmes elles-mêmes, Arlette Gautier ouvre de multiples perspectives susceptibles de nous aider à comprendre certaines situations encore présentes. C'est là aussi un intérêt évident de son beau livre.
Type de document :
Ouvrage (y compris édition critique et traduction)
Rennes, Presses Universitaires de Rennes, pp.272, 2010, 978-2753510395
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Contributeur : Véronique Le Gall <>
Soumis le : jeudi 12 juin 2014 - 16:43:49
Dernière modification le : samedi 17 mars 2018 - 01:23:24

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  • HAL Id : hal-01005481, version 1

Citation

Arlette Gautier. Les sœurs de Solitude. Les femmes esclaves aux Antilles françaises. Rennes, Presses Universitaires de Rennes, pp.272, 2010, 978-2753510395. 〈hal-01005481〉

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